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  • Qu'objecter à l'objet ? Deuil et melancolie, l'ethique du sujet du manque

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La mélancolie ou l’éclosion de Soi dans le deuil du Moi : qu'objecter à l'objet ?

Du meurtre à la naissance du sujet – pour une éthique de la perte.


- Croyance et vérité en psychanalyse -

 

 

Que peuvent nous apprendre de la condition de l'être-humain, les thématiques – liées – du travail de deuil et de l'angoisse mélancolique ? Freud nous dit, en un premier temps, que le travail du deuil – dont nous verrons qu'il est, comme l'est le travail de l'Histoire pour le sujet de la division, tout autant un travail sur le deuil qu'un travail par le deuil – concerne l'inscription de la relation d'objet dans la perte de l'objet aimé, de l'objet du désir. Dans le deuil, en effet, l'objet du désir, investi par la libido, est perdu : être aimé disparu ; amour pour une fiancée que l'on abandonne, ou à l'inverse la personne qui nous quitte ; mais encore un objet inanimé que l'on a investi affectivement. Investissement libidinal qui se trouve désormais sans objet et doit être déchargé, mais cela n'étant jamais possible, il faut alors détourner, c'est à dire réinvestir la libido : travail douloureux de changement de position libidinale, à laquelle le sujet peut résister jusque à ressusciter hallucinatoire-ment, psychotiquement la personne ou l'objet perdu – c'est à dire toujours le sujet de son désir que celui-ci ne peut plus atteindre, saisir, com-prendre. Le deuil apparaît ainsi comme une « activité de compromis », la tâche douloureuse et forcément déstabilisante – puisque traduisant un réagencement de la structure d'être-au-monde, en tant que celle-ci est toujours linguistique – d'un travail de désinvestissement-réinvestissement difficile à mener.

La perte de l'objet du désir, personne aimée ou plus largement objet investi par la libido, impose au sujet de le désinvestir, de retirer toute la libido des liens qui la retiennent à cet objet. Le psychisme évidemment s'y rebelle – « on peut observer d’une façon générale, dit J.-D. Causse, que l’homme n’abandonne pas volontiers une position libidinale même lorsqu’un substitut lui fait déjà signe. » Le deuil est une tâche, dit Freud,
« accomplie en détail, avec une grande dépense de temps et d’énergie d’investissement, et, pendant ce temps, l’existence de l’objet perdu se poursuit psychiquement. Chacun des souvenirs, chacun des espoirs par lesquels la libido était liée à l’objet est mis sur le métier, surinvesti et le détachement de la libido est accompli sur lui. »

« Pourquoi cette activité de compromis, où s’accomplit en détail le commandement de la réalité, est- elle si extraordinairement douloureuse ? Il est difficile de l’expliquer sur des bases économiques. Il est remarquable que ce déplaisir de la douleur nous semble aller de soi. Mais le fait est que le moi après avoir achevé le travail du deuil redevient libre et sans inhibitions. »

0r, la difficulté qui se pose dans une telle compréhension du travail de deuil, est que l'objet, d'une certaine manière est toujours déjà perdu. Plus précisément, il apparaît comme toujours-déjà imprenable puisque il recouvre l'objet-a – il en fait symptôme – qui est, dit Lacan, le nom d'une perte.

La description que donne Freud de la mélancolie, qui rejoint celle qu'en donne le phénoménologue, éclaire cette problématique :

 

Autour d'une controverse : Chomsky - Zizek - Lacan

 

 

Que comprendre de la controverse opposant Chomsky à Zizek, et à travers lui Lacan ?

 

« Si je prends le scenario du dernier épisode de Lost, que je le coupe en petits bouts, que je recolle les morceaux dans un ordre purement aléatoire et que je fasse tourner le produit par David lynch, il en résulterait quelque chose de quand même plus cohérent que ce qu'écrit Slavoj Zizek. »

(propos attribués, de manière humoristique, à Noam Chomsky)

 

« Une des choses qui m’ont le plus frappé quand j’étais en Amérique, c’est ma rencontre… qui était certes pas par hasard, qui était tout à fait intentionnelle de ma part …c’est ma rencontre avec CHOMSKY.

J’en ai été, à proprement parler, je dirai soufflé.

Je le lui ai dit.

 

Le Soi entre Moi et Non-Moi et l'investissement du Symbolique comme principe de subjectivation.

 

 

 

D. W. Winnicott présente dans un article intitulé « La localisation de l’expérience culturelle », que Gallimard a publié en 1975 dans Jeu et Réalité. L’espace potentiel, cet espace paradoxal qui n'est ni le Moi (Self1), ni le Non-Moi, mais qui, se situant entre les deux, permet leur différenciation en faisant charnière – aire transitionnelle, d'expérience, du jeu, qui organise la vie créatrice du sujet jusqu'à son prolongement dans l'espace culturel intersubjectif (sans, toutefois, qu'elle se réduise à la production d’œuvres culturelles). Winnicott précise la localisation intermédiaire de cette aire du jeu, sa fonction régulatrice, créatrice et ainsi transitionnelle, et rappelle qu'elle trouve son origine dans l'espace fusionnel qui « à la fois unit et sépare le bébé et la mère », permettant à l'enfant de se situer dans un environnement en lui opposant, après un temps d'identification « illusoire » entre sujet et objet, une résistance. Nous verrons ce que cela a à voir avec les philosophies empiriste et, a fortiori, phénoménologique.

 

L'identité est un chemin d'exil.

 

 

« Avoir conscience de la mort et penser ou raisonner, c’est tout un, puisqu’on ne pense qu’en quittant les particularités de la vie, et donc en concevant la mort »1, écrit Maurice Merleau-Ponty. La conscience de la vie est conscience de la mort. Freud, déjà, articulait la vie psychique autour d'une dialectique d'Éros et de Thanatos, des pulsions de vie et de mort. Une telle idée est également à l’œuvre dans ce qui, chez Heidegger, est tout autant une anthropologie qu'une ontologie – l'élucidation de l'être-Homme comme être-au-monde, être-jeté-là, et pro-jet, qui a à approprier comme une ex-tase son existence originairement donnée comme factice, en la déterminant en vue de sa fin, dans un perpétuel devancement de soi qui va chercher en l'autre le fondement de son ipséité.

 

Si pour Fichte, en effet, dont l’œuvre a très largement inspiré les travaux de M. Heidegger, la possibilité est donnée à l'Homme de se constituer en son ipséité, ce n'est que parce qu'est posée une division essentielle entre lui et le monde qui lui permet de revendiquer son identité en l'opposant à une irréductible altérité – le Moi ne peut venir à l'existence qu'en tant qu'il se pose face à un Non-Moi. L'activité qui fonde l'essence de l'Homme comme ex-istence n'est possible que comme effort permis par la résistance que lui oppose le monde. Lacan puisera abondamment dans cette tradition qui pense l'Homme comme dialectique – dialectique de l'activité et de la passivité ; de l'identité et de l’altérité ; de l'appartenance et de la distanciation ; de la vie et de la mort, Éros et Thanatos.

Freud publie Totem & Tabou en 1913, à une époque où le positivisme est érigé en modèle d'une science dans laquelle le père de la Psychanalyse entend inscrire cette jeune discipline. D'emblée, il présente ce récit des origines comme la description historicisante de l'entrée des premiers hommes dans la culture. Nous connaissons la trame de l'histoire : une horde primitive dirigée par un Père tout puissant, premier patriarche, instituant non institué qui ne connaît d'autre Loi que celle de son désir, à laquelle il soumet l'ensemble du clan – les jeunes mâles de la horde, donc, décident de faire alliance pour déposséder le Père de son pouvoir, le tuent et, incapables d'assumer leur geste, renoncent à partager ce pouvoir sans pour autant briser l'Alliance, refoulent ce meurtre du Père fondateur et érigent un Totem en représentant la toute-puissance fantasmée, première divinité dont la disparition ne peut être acceptée. Les hommes entrent ainsi dans la culture et la re-ligion (religere : relier) par un acte double : le meurtre du Père, et le renoncement à son pouvoir – qui prend la forme d'un refoulement. L'humanité accède à elle-même en mettant à mort le fantasme de sa toute-puissance, selon un schéma qui n'est pas sans rappeler les théories contractualistes qui font de la renonciation à une liberté absolue l'acte fondateur du Social, avec ces deux différences majeures qu'il ne s'agit pas ici d'un choix rationnel de limiter sa liberté pour en préserver la possibilité au sein d'un espace collectif, mais d'un désir de toute-puissance qui, ne pouvant être assumé en sa conclusion la plus dramatique – la mise à mort de celui qui a engendré les meurtriers – est refoulé – l'entrée dans la culture procède donc d'un fait de l'Inconscient – et que Freud semble présenter le récit comme un fait historique, alors que les contractualistes insistent sur le caractère fictionnel de leurs théories, qui ont pour but de démontrer la légitimité du point de vue de la Raison des principes du droit : si les individus étaient placés, à n'importe quelle époque et quelque soit le lieu1, devant l'alternative d'une entrée dans la culture ou d'un maintien de l'état de Nature (ou d'un retour à la Nature, si le choix se posait alors que la société a déjà été instituée), ils n'accepteraient d'instituer ou de maintenir la société qu'en vertu d'un choix rationnel (et tout à fait conscient), mettant au jour les principes qui leur fourniraient s'ils étaient institués un avantage en termes de liberté par rapport à la situation qui prévaut à l'état naturel. Les théories contractualistes qui se présentent comme des récits historiques sont donc en réalité généralement des constructions anhistoriques présentant l'intérêt du droit du point de vue de la Raison, quand le récit présenté dans Totem & Tabou entend présenter les faits qui, historiquement, auraient marqué l'entrée de l'humanité dans la culture, faits qui trouvent leur sens non dans une rationalité économique – en termes d'utilité calculée, comme dans l'hypothèse contractualiste – mais uniquement du point de vue de l'Inconscient - c'est à dire de l'économie pulsionnelle.

 

Qu'en dit Lacan ? Un peu plus d'un demi-siècle plus tard, le successeur autant décrié qu'admiré de Freud écrit ceci :

 

« C’est tout de même pas parce que je prêche le retour à Freud, que je ne peux pas dire que Totem et Tabou, c’est tordu. C’est même pour ça qu’il faut retourner à Freud : c’est pour s’apercevoir que, si c’est tordu comme ça, étant donné que c’était quand même un gars qui savait écrire et penser, ça devait avoir une raison d’être.  » – Lacan, Séminaire XVII. L'envers de la Psychanalyse (version non publiée), séance du 11 Mars 1970.

 

Lacan considère le récit présenté dans Totem & Tabou comme « tordu » : historiquement, cela ne tient pas la route, les événements ne se sont pas déroulés comme cela ; d'ailleurs, si c'était le cas, comment pourrait-on le savoir puisque par définition, un tel prélude à la culture ne serait relaté nulle-part – sinon métaphoriquement, à travers les traces qu'il aurait laissé dans la culture ? En effet, il serait antérieur à l'écriture, à l'Histoire, au langage... et ne serait donc relaté nulle-part tel qu'il s'est déroulé. En conséquence, un tel récit ne peut s'inscrire dans le registre de l'Histoire, ainsi que le voulait Freud, mais uniquement dans celui du mythe, c'est à dire du Symbolique – l’histoire d’une réalité qui n’appartient pas à une temporalité chronologique. Freud lui-même présente d'ailleurs ce texte comme un « mythe scientifique ». Est-ce à dire qu'il ne serait porteur d'aucune vérité ni ne posséderait la moindre actualité ? Voyons ce qu'écrit Lacan immédiatement après la citation que nous venons de fournir :

 

« Je ne vais pas ajouter « Moïse et le monothéisme n’en parlons pas », parce qu’au contraire, on va en parler. »

 

Si Lacan prend la peine de parler des mythes religieux – et il en parlera à de nombreuses reprises dans l'ensemble de son œuvre – c'est que de tels récits, pour autant qu'ils ne sont porteurs d'aucune vérité historique, ont bel et bien quelque chose à nous apprendre. Ricoeur n'enseigne-t-il pas que les œuvres du passé conservent toujours une vérité herméneutique, qui se donne dans le rapport singulier qu'entretient avec elles un lecteur d'après le cadre d'interprétation que fournit le contexte de sa lecture ? Que peut donc bien nous apprendre la lecture de Totem & Tabou, aujourd'hui ?

 

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