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Autour d'une controverse : Chomsky - Zizek - Lacan

 

 

Que comprendre de la controverse opposant Chomsky à Zizek, et à travers lui Lacan ?

 

« Si je prends le scenario du dernier épisode de Lost, que je le coupe en petits bouts, que je recolle les morceaux dans un ordre purement aléatoire et que je fasse tourner le produit par David lynch, il en résulterait quelque chose de quand même plus cohérent que ce qu'écrit Slavoj Zizek. »

(propos attribués, de manière humoristique, à Noam Chomsky)

 

« Une des choses qui m’ont le plus frappé quand j’étais en Amérique, c’est ma rencontre… qui était certes pas par hasard, qui était tout à fait intentionnelle de ma part …c’est ma rencontre avec CHOMSKY.

J’en ai été, à proprement parler, je dirai soufflé.

Je le lui ai dit.

L’idée dont je me suis rendu compte qu’elle était la sienne est en somme celle-ci… dont je ne peux pas dire qu’elle soit d’aucune façon réfutable, c’est même l’idée la plus commune, et c’est bien qu’il l’ait - devant mon oreille - simplement affirmée, qui m’a fait sentir toute la distance où j’étais de lui …cette idée qui est l’idée en effet commune, est celle-ci, celle-ci qui me paraît précaire : la considération, en somme, de quelque chose qui se présente comme un corps, un corps conçu comme pourvu d’organes, ce qui implique dans cette conception que l’organe est un outil… outil de prise, outil d’appréhension …et que il n’y a aucune objection de principe à ce que l’outil s’appréhende lui-même comme tel, que par exemple le langage soit considéré par lui comme déterminé par un fait génétique… il l’a exprimé en ces propres termes devant moi …en d’autres termes que le langage soit lui-même un organe.

Il me paraît tout à fait saisissant… c’est ce que j’ai exprimé par le terme soufflé …il me paraît tout à fait saisissant que de ce langage, on puisse faire retour sur lui-même comme organe.  »

(Jacques Lacan, in le Sinthome, 9/12/1975).

 

Lacan se dit soufflé par ce que vient lui dire Chomsky, lequel ne manque pas de souffle, ainsi que l'a (im)pertinemment fait remarquer Patrick Valas. Car que dit Chomsky à Lacan ? Ce qu'il exprime depuis déjà bien longtemps, en des termes habituellement plus mesurés – savoir que les structures élémentaires du langage se réduiraient à des fonctions biologiques, qui seraient génétiquement déterminées. 0r, tout au contraire, le langage vient pour Lacan du dehors, et s'inscrit dans le corps comme toujours-déjà le colonisant (Valas).

 

Il semblerait donc que l'on se trouve en face de l'éternel débat entre inné ou acquis – or c'est de tout autre chose dont il s'agit : si l'innéisme de Chomsky ne fait pas de doute, lequel adopte une perspective matérialiste qui n'est pas sans évoquer Marx, Lacan ne défend aucunement l'acquis. A vrai dire, il se situe déjà au-delà de cette polémique, qui pour lui ne se pose plus en ces termes. En effet, le langage n'est ni « inné » ni « acquis » : il est ce par quoi le sujet, ou plutôt le Parlêtre, vient au monde comme tel – et peut poser la différence inné - acquis. Ce par quoi il peut penser ce qui se donne à lui par effet de retour comme un fait biologique.

 

Réduire le langage à un outil – car c'est bien de cela qu'il s'agit dès-lors que l'on prétend le comprendre comme un organe – est manquer ce qu'un organe ne peut se saisir lui-même – une main, dira Lacan, ne peut se saisir elle-même. 0r, précisément, ainsi que le fait remarquer Patrick Valas, « le langage ne peut et doit se saisir que par le langage ». Ceci est évident, étant donné qu'il n'y a pas de métalangage en tant que tel, puisque considérant que tout métalangage est un langage, est encore du langage, tout prétendu métalangage demeure tributaire du langage comme tel, et des propriétés de la langue qui le produit et l'interprète – c'est à dire qu'il s'inscrit dans ce que Lacan nomme Lalangue.

 

Chomsky croit que Lacan s'oppose à son explication scientifique, biologique des fonctions cognitives qu'il a mis au jour comme grammaire universelle. 0r Lacan ne dit rien à propos de ça – à vrai dire, il s'en fout !

 

Il ne s'agit pas de se prononcer sur l'existence de structures biologiques correspondant aux fonctions cognitives primaires du langage. A vrai dire, qu'il existe de telles structures semble assez évident : le langage s'inscrit toujours dans un corps. Quant à savoir si, comme le prétend Chomsky, elles seraient innées, génétiquement programmées, ce n'est pas vraiment ce qui occupe Lacan.

 

Car Lacan ne s'inscrit pas dans le registre de l'explication - il est même celui par qui la psychanalyse assume d'échapper à ce registre - mais dans celui, plus englobant, de la compréhension. Il ne parle pas du langage comme processus cognitif, mais de Lalangue comme structure ontologico-existentiale du Parlêtre.

 

Chomsky est certainement un excellent linguiste, et un fin critique politique. Mais il n'a pas compris de quoi parle Lacan : que des processus syntaxiques soient génétiquement programmés ne signifie rien quant à la nature du Sens. 0r l'étiquette (trop) vite accolée de structuraliste à Lacan ne doit pas masquer ce que pour lui, ce qui se joue dans ce que l'on devrait appeler avec Derrida la différance des signes, c'est bien une structure avant tout sémantique et historiale – sans quoi l'on ne voit pas bien comment il pourrait se revendiquer de Freud !

L'on conclurait trop vite en effet de ce que Lacan reprend de Saussure que le Signifiant prime sur le signifié, qu'il se cantonne au registre syntaxique. Tout au contraire, la Structure qu'est le Signifiant possède son endroit – la syntaxique – et son envers – la sémantique (ou l'inverse, selon votre point de vue). 0r ce qui intéresse Lacan, Saussure et Lévi-Strauss, c'est le système de différence des signes en tant qu'il produit du sens, c'est à dire que l'on ne doit pas conclure trop hâtivement que le signifié serait du sens, et le signifiant de la syntaxe – mais l'articulation des signifiants, leur différance, en tant qu'elle assigne aux signifiés des effets de sens, est elle-même une structure largement sémantique : sa syntaxe fait sens.

En d'autres termes, ce qui se joue dans ce passage de Saussure à Lacan, et que manque complètement Chomsky, c'est bien le dépassement de l'opposition formelle entre la syntaxique et la sémantique, en ce que la première se comprend désormais comme partie de la seconde. C'est à dire que le signifiant de la syntaxique n'est pas le Signifiant de Lacan, et que le signifié de la sémantique doit se comprendre comme un effet de l'Autre, de ce Signifiant en tant que sa structure produit du sens. Si la sémantique s'intéresse à la production et l'articulation du sens, aux rapports de signification, alors c'est bien de cela qu'il s'agit dans la définition lacanienne du Signifiant, le sème devant se comprendre comme produit d'une différence - ou plutôt, comme dira Derrida, dépassant lui aussi la perspective structuraliste : d'une différance.

 

C'est à dire que dans la perspective lacanienne, la forme c'est toujours du fond, et le fond toujours de la forme : le Sens est une structure.

 

Que des éléments syntaxiques primitifs s'inscrivent dans quelque fonction biologique n'est donc pas la question : l'on sait bien que, inné ou acquis, le langage fait le sujet plus que celui-ci ne fait le langage. Quand-bien même le langage serait un pur acquis, il n'en demeurerait pas moins ce « hamac » dans lequel Lacan dit que l'Homme toujours vient au monde, et qui tout à la fois le soutient et l'emprisonne. C'est dire qu'il excède largement les processus cognitivo-syntaxiques mis au jour par Chomsky - et qu'il ne s'agit pas de contester - pour ouvrir une dimension nouvelle, proprement sémantique, qui ne se réduit pas à de telles fonctions organiques.

Aussi, que le langage puisse reposer sur quelques fonctions grammaticales neuro-cognitives, c'est un fait – fait que le phénomène autistique questionne certainement plus qu'aucun autre. Mais réduire lalangue à cette origine biologique, à une fonction proprement organique, c'est à dire lui donner le statut de pur organe – d'outil – c'est méconnaître ce qu'elle excède largement cette dimension organ-ique, ne serait-ce que parce qu'elle s'origine tout autant et se déploie encore dans celles de l'Histoire, du Social, du Culturel... et même ouvre une autre dimension, qui elle ne trouve aucune origine autre que lalangue elle-même, laquelle donne ainsi à LOM une dimension nouvelle qui fait que, précisément, en tant qu'il s'y déploie, non dans le phénomène organique mais avant tout dans le nouage, il n'est pas ou plus un simple agencement biologique. L'Homme est LOM, parce qu'il se tient du langage plus qu'il ne le tient.

Ce n'est d'ailleurs certainement pas un hasard si l'explication biologique ne permet pas de com-prendre ce qu'elle explique, tandis que le phénomène biologique, s'explique de lalangue.

 

Le travail explicatif de Chomsky est certes utile et pertinent : il permet certes de mettre à jour certains processus syntaxiques – et la syntaxe produit toujours du sens ; donc de participer à la déconstruction des discours. Mais il ne remet aucunement en cause la compréhension existentiale du Parlêtre et du Signifiant comme lieux du nouage IRS – que nous devrions plutôt comprendre comme un nouage Imaginaire - Symbolique - Absens (au sens heideggerien), puisque comme dit Lacan, « le nœud, c'est le Réel » – mais c'est une autre affaire. Il n'invalide pas la théorie lacanienne, et ne remet nullement en cause sa portée pratique. Tout simplement parce que Lacan et Chomsky ne parlent pas de la même chose.

Alors que le second cherche à comprendre comment les processus cognitifs syntaxiques élémentaires s'inscrivent dans le corps, le premier montre comment le corps s'inscrit dans la structure sémantique – laquelle procède d'effets de différance qui englobent mais ne se réduisent pas aux processus syntaxiques étudiés par Chomsky. Pour le dire autrement : l'un étudie le phénomène répété, l'autre la structure de la répétition.

 

D'où un malentendu.

 

Chomsky croit pouvoir contredire Lacan parce qu'il a trouvé de la linguistique dans le corps. Et il s'émeut de ce que Lacan ne s'en émeut pas. C'est que ce dernier se moque bien de cette idée, qui pour lui est comme serait au sociologue la prétendue contradiction apportée par un biologiste qui viendrait lui dire que ses théories ne peuvent tenir, parce que ce sont des corps qui agissent. Certes, mais le sociologue, qu'il soit par ailleurs matérialiste ou idéaliste – deux choses que n'est pas Lacan – ne se préoccupe pas de savoir comment agissent les corps, mais comment se construisent des faits sociaux. De-même, Lacan ne s'occupe pas de bio-linguistique, laquelle ne le laisserait ni chaud ni froid si Chomsky ne venait lui dire que sa propre théorie invalide toutes les siennes, en ce que Lalangue, qu'il confond avec le phénomène syntaxique, se réduirait à des fonctions organiques. C'est là que Chomsky ne manque pas de souffle, et que Lacan en est soufflé. S'est-il piqué quant à lui de contredire sa grammaire générative et transformationnelle ? Chomsky le croit, car il prend au pied de la lettre l'étiquetage de Lacan comme structuraliste.

 

En fin de compte, il y a deux malentendus. D'abord, prenant Lacan pour un structuraliste, Chomsky l'aborde spontanément comme un ennemi. L'aporie structuraliste est bien connue : la Structure est anhistorique. 0r Lacan se revendique de Saussure comme de Freud et de Heidegger : en tant qu'il se les réapproprie et les subvertit largement. La perspective hégélo-phénoménologico-analytique qui est la sienne rend sa temporalité à la Structure, la réinscrit dans la perspective existentialo-historiale, en quelque manière fondant dans celle du nouage la Structure saussurienne et celle que Heidegger avait comprise comme existentiale. Lacan n'est donc pas l'ennemi d'une grammaire générative et transformationnelle – du moins pas a priori. Pour le reste, il ne s'intéresse pas vraiment aux théories de Chomsky.

 

En réalité, Chomsky n'intéresse pas vraiment Lacan, et il s'en désole, étant persuadé que ses découvertes, pour pertinentes qu'elles soient dans le registre de l'explication, invalident la compréhension lacanienne du Parlêtre et du nouage – théories auxquelles, par ailleurs, Chomsky dit précisément ne rien entendre, ce qui n'est guère étonnant tant sont différentes les perspectives.

 

Le second malentendu est que Chomsky croit que l'innéisme de ses éléments cognitivo-linguistiques de base invalide ce qu'il croit être une prétention de Lacan à faire du langage quelque chose de purement acquis. 0r, comme on l'a vu, cette question ne préoccupe pas Lacan outre mesure, puisque il s'intéresse à lalangue en tant qu'elle investit LOM et que celui-ci se débat avec pour la réinvestir – d'où qu'il se passe quelque chose en analyse. Et si lalangue s'enracine dans le corps, elle le fait tout autant dans le Socius, dans l'Histoire... Lalangue ne peut être que multidimensionnelle, dès-lors qu'elle constitue elle-même un nouage : précisément celui du corps et du non-corps, de l'AbSens que Lacan a appelé, non sans équivoque, Réel, et de l'Imaginaire. En ce sens - ontologico-existential - à l'inverse de l'explication biologique toute aussi valable dans son champ propre, Lalangue prime sur les phénomènes neuro-cognitifs étudiés par Chomsky - lesquels, du reste, outre que s'inscrivant dans le registre du phénomène ils sont tributaires d'une explication et d'une compréhension linguistiques, ne sont certainement pas sans avoir été, également du point de vue biologique lui-même, largement modelés par la Culture, c'est à dire... par Lalangue.

 

D'où un troisième malentendu, qui est que tout le monde croit, et sans-doute Chomsky le premier – ou bien veut-il le croire – que Chomsky polémique avec Zizek. 0r, ce n'est pas le cas. La vérité est que ne pouvant contredire Lacan, Chomsky s'en prend à Zizek, qu'il accuse d'être incohérent. Chose somme toute assez logique, puisque il n'entendait déjà rien au discours de Lacan.

 

Isidore Ducan et Christian Dubuis Santini se livrent dans un court billet à une analyse dialectique de cette polémique, dont les commentateurs, comme ils le remarquent avec justesse, semblent le plus souvent embarrassés, se lamentant à l’idée d’être obligé de prendre position. Leur réflexion part de ces quelques lignes d'0rwell, qui jettent effectivement quelque lumière sur l'affaire :

 

« Nous daubons tous allègrement sur les particularismes de classe, mais bien peu nombreux sont ceux qui souhaitent vraiment les abolir.

On en arrive ainsi à constater ce fait important que toute opinion révolutionnaire tire partie de sa force de la secrète conviction que rien ne saurait être changé. 
[…] Tant qu'il ne s'agit que d'améliorer le sort des travailleurs, les honnêtes gens sont unanimes. […]
 Malheureusement, c'est à cela et rien de plus qu'on aboutit quand on se borne à souhaiter que disparaissent les distinctions de classe.

Plus exactement, il est nécessaire de souhaiter qu'elles s'effacent, mais votre souhait demeure parfaitement vain si vous ne saisissez pas tout ce qu'il implique.

Il faut regarder en face la réalité: abolir les distinctions de classe, c'est abolir une partie de soi-même.

Me voilà, par exemple — moi, typique représentant de la classe moyenne. Rien de plus facile que d'affirmer mon désir de faire table rase des particularismes de classe ; mais la quasi-totalité de ce qui forme ma pensée et mon être repose sur des particularismes de classe. […]

Je dois opérer en moi une transformation si profonde qu'au bout du compte il ne restera pratiquement plus rien de la personne que j'étais. »

(George Orwell - Le quai de Wigan, Éditions Champ libre, 1982)

 

Demey pointe cette proximité du fait analytique avec la perspective révolutionnaire marxienne, dans son texte, « La psychanalyse se dira révolutionnaire ou ne sera pas. » :

 

« Dès le séminaire II, Le moi dans la théorie de Freud, Lacan saisit quelque chose de cette révolution déjà chez Freud.

 

« Le pas de Freud ne s'explique pas par la simple expérience caduque du fait d'avoir à soigner tel ou tel, il est vraiment corrélatif d'une révolution qui s'établit sur tout le champ de ce que l' homme peut penser de lui et de son expérience ; sur le champ de la philosophie- il faut bien l'appeler par son nom. Cette révolution fait rentrer l'homme dans le monde comme créateur. (...) Le point décisif de l'expérience freudienne pourrait se résumer en ceci-rappelons-nous que la conscience n'est pas universelle. L'expérience moderne s'est réveillée d'une longue fascination par la propriété de la conscience et considère l'existence de l'homme dans sa structure propre, laquelle est structure du désir. Voilà le seul point à partir de quoi peut s'expliquer qu'il y a des hommes. Pas des hommes en tant que troupeau, mais des hommes qui parlent, de cette parole qui introduit dans le monde quelque chose qui pèse aussi lourd que tout réel. » J.L Le séminaire II, ed du seuil 1978, pg 263

 

Cette allégation du pas de Freud, de l'homme dans sa « parole, qui introduit dans le monde quelque chose qui pèse aussi lourd que tout le réel » fait passer l'homme d'un sujet philosophique à celui praxique du « créateur ».

Praxis, que Lacan épingle comme révolutionnaire...et qui recouvre la préoccupation de Marx dénonçant à son époque la misère de la philosophie qui justement, n'est pas praxique, et sur laquelle « misère », il annoncera le moment révolutionnaire de l'histoire dans le prolétariat comme praxis, et son action révolutionnaire!

Praxis est le terme qui désigne aussi la pratique psychanalytique dans son noyau de réponse d'acte et qui en fait autre chose qu'une philosophie, qu'une « conception du monde ». « Le terme de conception du monde suppose un tout autre discours que le nôtre, celui de la philosophie » JL in séminaire XX, Encore pg32, ed Seuil 1975

 

Autre point sur lequel Lacan se retrouve avec Marx lui reconnaissant cette vision de la praxis : « L'énoncé de ce que dit Marx. C'est autre chose, que j'appellerai un évangile. C'est l'annonce que l'histoire instaure une autre dimension de discours, et ouvre, la possibilité de subvertir complètement la fonction du discours comme tel, et, à proprement parler, du discours philosophique, en tant que sur lui repose une conception du monde. » ibid pg 32,33  » D.Demey, 9 mai 2014 .

 

Pour I. Ducan et C. Dubuis Santini, c'est bien une question de dialectique qui se joue dans cette polémique qui n'en est pas une. Selon eux, c'est à l'Aufhebung hégélienne que nous avons ici affaire, et à la résistance de la négation à sa négation : en somme, une tension entre la dialectique positive et son envers, cette dialectique négative dont parlaient Adorno et Horkheimer.

Négation de la négation dont Lacan a longuement rappelé qu'elle n'est pas un retour à l’affirmation première mais le dépassement de l'affirmation et de la négation prises ensemble dans une perspective synthétique.

 

« Orwell nous le dit de la manière la plus directe: il ne me suffit pas d’abolir les classes, il faut ensuite que je m’abolisse moi-même, en tant qu'abolisseur de classe, comme (toujours déjà) "appartenant/ayant appartenu" à une classe…  » (I. Ducan, C. Dubuis Santini)

 

0r le débat est alors nécessairement biaisé, écrivent-il, du fait que les protagonistes ne parlent pas du même moment historique :

Chomsky en tant qu’opposant au système contribue à le faire exister, puisqu’une simple négation conforte ce à quoi elle semble s’opposer (le fameux "se poser en s'opposant" de Hegel, "l'autre face" de la pièce…)

tandis que Žižek, dans la mesure où il revendique tout au long de son travail la rigueur de son héritage théorique hegelo-marxo-lacanien, rend visible le "d'où il parle", le lieu de son énonciation, et peut ainsi aller au bout de la dialectique, se "niant" lui-même dans/par la polémique…

En n'oubliant pas d'inclure son sujet de l'énonciation dans ses énoncés, prenant ainsi le risque d'incarner autant que possible ce moment cartésien du vide qu'est le $ujet, cette position "impossible" (et donc réelle au sens lacanien) que Slavoj Žižek accepte de prendre fait que… même s’il ment, il dit quand même la vérité!

(I. Ducan, C. Dubuis Santini)

 

A ces remarques, extrêmement pertinentes au demeurant, il nous semble qu'il faudrait apporter quelque précision.

La critique étant, nous le savons, un processus in-fini par essence – précisément parce qu'une telle essence est forcément absente – nul ne peut prétendre aller « au bout » de la dialectique – le messianisme marxiste en a fait l'amère expérience, et Fukuyama aura tôt fait de déchanter. Zizek, d'ailleurs, ne prétend, du moins à notre connaissance, rien de tel - et cette prudence nous paraît salutaire. Il y aurait en effet également à dire - et nous aurons l'occasion d'y revenir - au sujet de son hostilité envers l'Herméneutique sociale (Habermas...), et en particulier la Déconstruction derridéenne - hostilité qui nous semble constituer la réciproque de l'incompréhension des herméneuticiens à l'égard de Lacan, lequel serait, selon eux, un "théoricien de l'hétéronomie absolue". De-même, il semble que Zizek manque quelque chose de fondamental quant à l'herméneutique franco-allemande contemporaine : ce que la déconstruction du sujet est bien, ici encore, plus que son abolition, avant tout sa subversion.

 

L'on ne peut évidemment s'abolir soi-même, dissoudre tous ses particularismes : le dépassement est un inachèvement qui se joue avant-tout dans la filiation comme transmission et rupture - dans une différance infinie, puisque structuralement inachevée.

 

0r, à partir de ces remarques, il nous semble que l'on devrait considérer ceci :

Chomsky nie un certain système et s'inscrit en plein dans la critique qui en constitue la négation ; Freud aussi s'y inscrivait. Mais Lacan et Zizek sont au delà : non qu'ils aillent au bout de la dialectique, mais ils ouvrent, en niant déjà la négation que Chomsky contribue à poser, déjà le moment dialectique suivant – celui où il nous semble que, précisément, ce qui se donnait au moment précédent comme dialectique historique, doit à présent se comprendre comme dia-logique, à la fois historiale et linguistique, donc toujours-déjà sociale.

C'est de cette position là, qui faisant retour à Hegel en assumant sa négation peut le dépasser, que la parole de Zizek peut produire une critique qui soit autant celle du système capitaliste et de la philosophie libérale, que celle de Chomsky.

 

Finalement, si Chomsky nie utilement le système, Zizek fait bien de nier Chomsky, lequel ne pouvant rester qu'en-deçà, dénie la critique de Zizek comme le système dé-nie Chomsky. Tout va bien : la dialectique tourne. Et le monde résiste.

 

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